Sortir du cadre avec fantaisie : de la sommellerie à l’enfance

Sortir du cadre avec fantaisie : de la sommellerie à l’enfance

« J’ai toujours rêvé de m’y connaître en vin !
 Dis moi, comment t’as fait pour travailler dans ce monde ? »

C’est une question qui revient souvent.

Le plus marquant ce sont les réactions qui l’accompagnent : un grand sourire, de la joie, une curiosité piquée à vif.

Je ne sais toujours pas y répondre en quelques mots.

Ça a pris du temps avant que je découvre mon attrait pour l’oenologie et j’ai réalisé que la réponse est le fruit d’une transformation.
Après des années d’acharnement à vouloir faire partie de contextes qui ne me ressemblent pas.

La réponse est l’histoire d’un processus. Le résultat d’une introspection progressive et, nécessairement, inachevée.

L'oenologie comme alibi

Dans ma famille, le vin n’était pas vraiment un sujet de conversation.

Il y en avait à table. J’y goûtais par curiosité, j’en buvais lors d’occasions. 
Ça n’allait pas plus loin.

Mon truc c’était plutôt les romans de Fantasy, les motards et surtout la bonne bouffe. Je cherchais toujours à dénicher de nouveaux ingrédients, à affiner mes assaisonnements.

J’avais tenté l’école hôtelière. Une grande désillusion. Une rigidité d’esprit qui m’a enlevée l’envie de cuisiner durant des mois.

Suite à plusieurs reconversions, j’ai cru que je ne trouverais pas ma place. Les retours positifs, le prestige ou le confort du job n’y changeaient rien. 
Je ne rentrais pas dans les cadres et finissais souvent par m’aliéner, par m’éteindre.

Après des années à courir après l’entreprise parfaite, j’ai commencé à chercher en moi.

Comme Harry Potter qui finit par trouver la pierre philosophale dans sa poche. 
Ou encore — pour pousser le caillou un peu plus loin — comme Korben Dallas qui comprend enfin où chercher les pierres élémentaires.

Il y a des détails de la vie qui semblent insignifiants. Qui nous échappent jusqu’à ce qu’on veuille bien y prêter attention.  

Un souvenir m’a guidé.
Petite, j’adorais décrire les couleurs, les odeurs, les goûts, les matières. Au point d’en faire des poèmes.

L’oenologie est devenue une évidence : l’excuse parfaite pour faire tout ça, à temps plein.

Développer nos supers pouvoirs

Le jour où j’ai eu la curiosité d’approcher les mystères du vin, j’ai touché une corde sensible.

Un soir d’été, j’ai fait ma première dégustation au sein d’un groupe très divers. Il y avait des personnes de tout âge (majeurs bien-sûr), un couple d’amateurs, une bande d’amis néophytes, une caviste qui adorait les livres sur le vin…

C’est bien la première chose qui m’a interpellée : le vin rassemble des gens aux horizons multiples.

On vit des émotions individuelles et collectives. Avec des personnes qu’on ne connaît pas forcément, et ça n’a pas d’importance. L’expérience est partagée.

Au final, on était tous là pour la même chose : développer un super pouvoir.
Celui d’apprendre un nouveau langage.

Parmi les vins dégustés, il y en a un que j’ai adoré.
Je peux même dire qu’il m’a émue. Et je n’étais pas la seule à avoir eu des étoiles dans les yeux ce soir-là.

Peu à peu, je prenais conscience de l’ampleur de cette expérience. 

Je m’étais mis en tête de mener l’enquête. Il fallait que j’aille plus loin dans ma démarche. Il fallait aller voir le couple de vignerons qui en était à l’origine

Sainte-Victoire
Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves

J’ai pris la route vers leur domaine provençal. Le chemin était guidé par les masses grises et bleutées de la Sainte-Victoire.

Là-bas j’ai commencé à appréhender la notion de terroir, à entrevoir le vin à travers les yeux de ses multiples créateurs.
Je me sentais un peu comme Béatrix Kiddo qui rencontre Hattori Hanzo.

En parallèle, le voyage m’appelait : j’avais depuis longtemps en tête d’entreprendre un long séjour au Canada. 
Avant de fixer la date de départ j’avais besoin de me former. D’en apprendre un maximum sur le vin, pour prétendre à travailler dans ce domaine.

Dépourvu de plafond magique et de salle sur demande, le château dans lequel j’ai débuté ma formation avait tout de même des airs de Poudlard endormie.
J’y ai retrouvé la diversité de personnages que le vin sait si bien réunir.

En même temps, mes escapades dans les vignes se multiplient et je commence  à travailler avec un super caviste qui me fait confiance. 
J’obtiens mon diplôme juste avant de faire le grand saut outre-Atlantique.

Sortir du cadre

Aujourd’hui, je ne crois plus aux diplômes.
Mes expériences à l’étranger m’ont fait réaliser à quel point on accorde encore trop d’importance à ces « laissez-passer ».
L’opportunité la plus révélatrice pour moi, je l’ai obtenue sans avoir à étaler mon CV.

Ça ne veut pas dire que je n’ai pas eu à faire mes preuves.

Et il ne faut pas l’oublier, ce sont aussi les Québécois qui m’ont donnée le contexte dans lequel m’explorer pleinement. Je reste irrémédiablement attachée à cette province  et aux rencontres inoubliables qu’on peut y faire.

C’est dans la ville de Québec que je suis devenue sommelière. Pas à la remise de mon diplôme.

En arrivant là-bas, j’étais dans un état d’esprit particulier.
Je venais de réaliser les premiers pas d’un projet qui me tenait à cœur.
J’avais traversé un océan, ne connaissais personne, je goûtais à une nouvelle atmosphère.

La lumière était différente. Éblouissante même, pour mes yeux de Marseillaise.
En plein mois de mai, je pouvais encore sortir sous la neige et trouver du homard à un prix incroyable sur les berges du Saint-Laurent. 
Perchés sur les hauteurs de la ville à deux étages, le Sainte-Angèle et le Fou Bar accueillaient des impros qui faisaient s’arrêter le temps. 

En été j’allais souvent au Parc Victoria. J’ai fini par y faire une rencontre qui allait chambouler mon aventure dans la vieille capitale.
C’était un ancien professeur contemplatif, avec qui je pouvais passer des heures à parler d’éducation et de danse. 

Un jour, j’ai la surprise de recevoir un message d’un de ses amis.
Il voulait me proposer un job dans son restaurant. 
Un job de sommelière.

Immersion

Je suis dans la salle de réunion, à l’étage du restaurant.

La pièce centrale est une gigantesque table circulaire en bois laqué, à laquelle je suis attablée.

Le propriétaire du restaurant m’avoue que ce n’est pas ma nationalité qui l’a interpellé. Les Français sont loin d’être les seuls à s’intéresser au vin.

Le lieu dans lequel je me trouve respire la créativité et dépeint parfaitement le personnage auquel j’ai affaire. C’est un restaurant hybride, entre galerie d’Art et salle de spectacle. Mon intérêt pour la musique et la danse a clairement joué dans la balance.

Lors de cet entretien, je n’ai pas sorti mon CV. Il a trouvé un autre moyen pour me jauger.

En plein milieu de notre discussion, le Chef du restau pose une assiette devant moi. Il m’invite à goûter, puis me demande ce que j’en pense.

A l’heure où je vous écris je me rappelle encore parfaitement des odeurs, des saveurs, des textures et des couleurs de ce moment.

Plutôt que de vérifier une ligne sur un papier, il avait préféré mettre directement à l’épreuve ma sensorialité.

Vintador-oenologie
Patrick Forchild, Avive, fresque pour Le Cercle restaurant, Québec

Suivre sa fantaisie

Les mois suivants j’ai continué à croiser des personnes inspirantes, à vivre des moments qui ont particulièrement façonné mon imaginaire.

Une fois qu’on goûte à l’évidence d’être soi-même, dans des circonstances aussi restrictives que notre quotidien professionnel, un travail de fond s’opère en nous.

Souvent inconsciemment, on découvre peu à peu un sentiment d’alignement.
Une certaine cohérence entre qui nous sommes, ce qui nous lie aux autres, les directions multiples de notre devenir.

Il est minuit passé, mon service est terminé.

Je quitte la salle du restaurant en passant par les coulisses. 

Dans ce monde et à cette heure-ci, les coulisses c’est la salle de spectacle. Elle est reliée aux cuisines par un couloir sombre et insonorisé.

Pour changer d’ambiance, il me suffit de pousser une porte arrondie d’un hublot mystérieux. Le temps d’offrir quelques secondes de répits à mes tympans. 

De l’autre côté, je refais surface.

Ma vision nocturne s’ajuste aux nouveaux reflets : ceux des instruments dégoulinant leurs dernières notes sous la sueur des projecteurs.

La magie, je la trouve dans ce passage. Cet interstice entre le ballet incessant des serveurs, et la salle de concert surréaliste.

De l’équipe en cuisine qui jongle avec le feu, à tous ceux qui donnent corps à la scène. En passant par un chef de rang tentaculaire et sa bande de fous qui dansent au rythme des tintements joyeux.

Une porte entre deux mondes peuplés de tisseurs d’atmosphères.

Au-delà de ce lieu multiple, je retrouve cette magie dans chaque remise en question. Dans chaque aspiration qui nous pousse à sortir du cadre.

À repenser notre manière d’appréhender un sujet comme le vin. 

À oser l’alléger des mythes élitistes qui l’entourent.

Et surtout à ne pas hésiter à y injecter notre folie, notre fantaisie.
Pour finalement nous retrouver à travers ce qui nous reste d’enfance : cette facilité à s’émerveiller, à s’enchanter.

J. R. R. Tolkien, auteur fondamental du genre Fantasy, inscrivait son oeuvre dans ce qu’il appelait la « Faërie ».

« La Faërie recèle bien d’autres choses, en dehors des fées et des elfes, mais aussi des nains, sorcières, trolls, géants et dragons : elle recèle les mers, le soleil, la lune, le ciel ainsi que la terre et toutes les choses qui s’y trouvent : arbres et oiseaux, eau et pierres, pains et vin, et nous-mêmes, mortels, lorsque nous sommes gagnés par l’enchantement. » 

                     — J. R. R. Tolkien, Du conte de fées 

Lorsque nous sommes gagnés par l’enchantement, notre imagination s’envole.

On se surprend à défricher les chemins de notre enfance, qui nous mènent vers de nouvelles contrées. 
Qui nourrissent davantage que les options étriquées qu’on nous tend. 
Qui surprennent aussi. En nous rappelant ce qui colore notre monde intérieur. 
En élargissant les possibles de notre devenir. 


La sommellerie a été pour moi un outil précieux, mais cela reste un cadre, u
ne étiquette que je ne souhaite plus porter. En la déconstruisant, j’ai raccordé le fil de mon enfance. J’ai décidé de suivre ma fantaisie. 

Aller plus loin  dans l’imaginaire du vin est devenu une priorité.
Aujourd’hui, j’ai envie de faire partie d’une communauté qui participe autrement à cet imaginaire.

Si nous rêvons d’explorer le vin, de devenir connaisseur, pourquoi ne pas en profiter pour mieux nous connaître ?

Pourquoi ne pas partir à la découverte de toutes les facettes qui nous connectent déjà à l’Art de la dégustation ?

Finalement les sourires qui accompagnent la question de départ, sont bien plus révélateurs que la réponse que je pourrais tenter de fournir.
Nous sommes déjà inspirés, emballés, galvanisés par l’idée d’un voyage autour du vin. Et nous avons tout ce qu’il faut pour l’entreprendre.

Notre éternelle curiosité enfantine.

 

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